LES AUDITIONS DE CHRISTINE BLASEY FORD ET DE BRETT KAVANAUGH DIVISENT L’AMÉRIQUE

Christine Blasey Ford a témoigné. Brett Kavanaugh s’est défendu. Jeff Flake a créé la surprise. Et tout le monde est épuisé à l’issue d’une semaine qui restera dans les mémoires. Récit. 

AVANT LES AUDITIONS DE CHRISTINE BLASEY FORD ET DE BRETT KAVANAUGH

Avant les auditions tant attendues de Christine Blasey Ford et de Brett Kavanaugh, fixées au jeudi 27 septembre, de nouveaux rebondissements ont lieu en début de semaine. De nouvelles accusations contre Brett Kavanaugh sont notamment rendues publiques.

Lundi 24 septembre. Brett Kavanaugh réagit une nouvelle fois aux deux accusations dont il fait l’objet jusque-là, à savoir celle d’une tentative de viol sur Christine Blasey Ford et celle d’une agression sexuelle sur Deborah Ramirez, révélée la veille par le New Yorker. Dans une lettre adressée à Chuck Grassley et Dianne Feinstein, respectivement président et co-présidente du Senate Judiciary Committee, le juge déclare être victime d’une campagne de diffamation et assure qu’il ne retirera pas sa candidature à la Cour Suprême.

I will not be intimidated into withdrawing from this process. (Je ne serai pas intimidé au point de retirer ma candidature)

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Brett Kavanaugh accorde aussi une interview à la chaîne Fox News. Il apparaît en compagnie de sa femme en face de la journaliste Martha McCallum. C’est la première fois qu’un candidat à la Cour Suprême apparaît ainsi à la télévision pour se défendre durant sa procédure de nomination !

Kavanaugh déclare à nouveau être totalement innocent. Il va même bizarrement jusqu’à expliquer qu’il était vierge à l’époque des faits supposés.

Kavanaugh: I’ve never sexually assaulted anyone. I did not have sexual intercourse or anything close to sexual intercourse in high school or for many years thereafter. (Je n’ai jamais agressé personne. Je n’ai eu aucun rapport sexuel ou rien qui se rapproche d’un rapport sexuel lorsque j’étais au lycée et pendant encore de nombreuses années après)

McCallum: So you’re saying that through all these years that are in question, you were a virgin? (Donc vous êtes en train de dire que durant toutes ces années, vous étiez vierge?)

Kavanaugh: That’s correct. (Correct)

McCallum: Never had sexual intercourse with anyone in high school… (Vous n’avez jamais eu de rapports sexuels avec quiconque au lycée…)

Kavanaugh: Correct. (Correct)

McCallum: …and through what years in college since we’re probing into your personal life here? (…et jusqu’à quelle année à l’université puisque nous sommes en train d’examiner votre vie personnelle?)

Kavanaugh: Many years after. I’ll leave it at that. Many years after. (Pendant encore de nombreuses années après. Je n’en dirai pas plus. De nombreuses années après)

Pendant que Kavanaugh se défend, de nombreux manifestants qui disent soutenir ses accusatrices se rassemblent au Capitole. Sur leurs pancartes, on peut notamment lire la revendication BELIEVE WOMEN. Les manifestants se rendent notamment devant les bureaux de Susan Collins et Lisa Murkowski pour leur demander de ne pas soutenir Kavanaugh. Collins et Murkowski sont deux sénatrices républicaines ayant la réputation justifiée d’avoir un esprit indépendant. Elles ont parfois voté différemment des autres membres de leur parti sur des sujets importants. Elles avaient notamment voté l’an dernier contre la suppression de l’Obamacare. Elles sont aussi sensibles au droit des femmes et disent être favorables au droit à l’avortement. Les manifestants entendent donc clairement leur dire qu’en tant que femmes et au nom de toutes les victimes de violences sexuelles, elles devraient avoir le courage de ne pas voter en faveur de la confirmation de Kavanaugh à la Cour Suprême.

NB: Pour bien comprendre, il faut se souvenir que pour être confirmé, Brett Kavanaugh doit d’abord recevoir un vote de confirmation du Senate Judiciary Committee, au sein duquel Collins et Murkowski ne siègent pas. Ensuite, il doit être confirmé lors d’un vote final de l’ensemble du Sénat. Les Républicains occupent 51 sièges au Sénat, contre 49 pour les Démocrates. Il suffirait donc que tous les Républicains votent en faveur de Kavanaugh pour qu’il soit confirmé. Les Républicains peuvent même se permettre de perdre le soutien d’un de leurs membres. En effet, en cas d’égalité (50 voix pour, 50 voix contre), le vice-président des Etats-Unis est chargé d’accorder le vote décisif. Mais si deux sénateurs républicains (par exemple, Susan Collins et Lisa Murkowski) votaient contre Kavanaugh avec l’ensemble des Démocrates, sa confirmation tomberait à l’eau. Ce qui explique pourquoi les manifestants entendent mettre la pression sur Collins et Murkowski, qui semblent être les deux personnalités républicaines dont le vote en faveur de Kavanaugh est le plus incertain.

Au total, la police du Capitole arrête 128 manifestants dans les bureaux du Sénat. La tension est palpable.

Dans la soirée, le sénateur républicain Ted Cruz et sa femme sont contraints de quitter un restaurant italien sous la pression d’un groupe de manifestants. Un groupe d’activistes d’extrême gauche interpelle Cruz alors que celui-ci se dirige vers la table qu’il a réservée à l’intérieur de l’établissement. Les manifestants chantent We believe survivors. Ted Cruz et sa femme décident rapidement de quitter le restaurant. La vidéo de l’incident, postée par le groupe de manifestants sur les réseaux sociaux, sera visionnée plus d’un million de fois.

Le lendemain, l’adversaire démocrate de Ted Cruz aux élections de mi-mandat, Beto O’Rourke, publiera un tweet pour condamner l’attitude des manifestants.

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Traduction: Il n’est pas correct que le sénateur Cruz et sa femme Heidi aient été encerclés par des manifestants et forcés de quitter un restaurant hier soir. La famille Cruz doit être traitée avec respect.

Mardi 25 septembre. Chuck Grassley annonce que le Senate Judiciary Committee pourrait voter dès vendredi matin en faveur de la confirmation de Brett Kavanaugh, soit dès le lendemain de l’audition de Christine Blasey Ford. Il précise toutefois que le vote n’aura lieu que si l’ensemble des sénateurs membres du comité se disent prêts à voter. Pour les Démocrates, le fait que Grassley annonce la possibilité d’un vote aussi rapidement après l’audition de Ford prouve que les sénateurs républicains membres du comité ont l’intention de voter en faveur de Kavanaugh quoi qu’il arrive. Et qu’ils sont donc prêts à nommer un homme suspecté d’agression sexuelle à la Cour Suprême. Les tensions entre Républicains et Démocrates sont à leur comble.

Mercredi 26 septembre. Coup de tonnerre. À la veille de l’audition tant attendue de Christine Blasey Ford, l’avocat Michael Avenatti, qui s’est rendu célèbre en défendant Stormy Daniels, rend publique la lettre d’une femme qui l’a contacté plusieurs jours auparavant et qui déclare avoir été victime d’un viol collectif lors d’une soirée à laquelle Brett Kavanaugh participait.

Julie Swetnick est ainsi la troisième femme à accuser Kavanaugh. Elle déclare qu’elle a participé à une dizaine de soirées (entre 1981 et 1983) lors desquelles elle a vu des garçons, dont Kavanaugh, inciter des filles à boire avec excès jusqu’à ce qu’elle ne soient plus capables de dire non. Les filles étaient ensuite violées dans une chambre. Swetnick affirme avoir vu les garçons faire la file devant cette chambre pour pouvoir abuser chacun à leur tour de filles saoules. Elle affirme aussi avoir elle-même été victime d’un viol collectif lors de l’une de ces soirées, en 1982. Elle affirme que Brett Kavanaugh était présent à cette soirée, sans l’accuser directement d’être l’un des hommes l’ayant violée. Rappelons qu’en 1982, Brett Kavanaugh avait 17 ans et que l’on parle ici de soirées organisées par des lycéens.

Brett Kavanaugh affirme rapidement que cette nouvelle accusation est « ridicule ». C’est aussi l’avis du sénateur républicain Lindsey Graham, qui affirme à des journalistes qu’il ne peut pas croire que quelqu’un assistant à de tels actes lors d’une soirée retournerait ensuite à de nombreuses reprises à d’autres soirées semblables et n’avertirait jamais la police.

If you went to a party once where people are being drugged and gang-raped, you wouldn’t go to the next nine and you would tell somebody. (Si vous alliez une fois à une soirée où des gens sont drogués et victimes de viols collectifs, vous ne retourneriez probablement pas aux neuf soirées suivantes et vous diriez probablement ce que vous avez vu à quelqu’un)

Aucun Républicain ne semble croire aux accusations de Julie Swetnick. Il faut dire que celle-ci, après avoir déclaré que des témoins pourraient confirmer ses allégations, refuse de donner leurs noms. De plus, soixante anciens camarades de classe de Brett Kavanaugh ont signé une lettre déclarant ne l’avoir jamais vue. Le fait qu’elle soit défendue par Michael Avenatti, qui, depuis qu’il défend Stormy Daniels, s’est transformé en activiste politique démocrate et a même affirmé songer sérieusement à se présenter à la prochaine élection présidentielle, renforce les soupçons républicains.

Politico rapporte aussi que l’un des anciens petits amis de Julie Swetnick a porté plainte contre elle en 2001. Il affirme qu’il est sorti avec Swetnick pendant quatre ans et que celle-ci l’a harcelé et menacé à plusieurs reprises après leur rupture, y compris après qu’il se soit marié et ait eu un bébé. « Elle a menacé ma famille, elle a menacé ma femme et elle a menacé de faire du mal à notre bébé », a-t-il déclaré à Politico. « Elle n’est pas du tout crédible ».

D’autre part, la presse dévoile encore l’existence de deux autres accusations contre Kavanaugh. Tout d’abord, le sénateur républicain Cory Gardner a transmis au Senate Judiciary Committee une lettre anonyme qu’il a reçue de la part d’une femme affirmant que sa fille a vu Kavanaugh agresser sa petite amie de l’époque en 1998. Il l’aurait violemment plaquée contre un mur à la sortie d’un bar, « de manière agressive et sexuellement explicite ». Une autre femme contactera toutefois rapidement les membres du Senate Judiciary Committee pour dire qu’elle était la petite amie de Brett Kavanaugh en 1998 et qu’il ne l’a jamais plaquée violemment contre un mur ni n’a jamais été violent avec elle.

Enfin, le sénateur démocrate Sheldon Whitehouse affirmera avoir reçu un appel téléphonique d’un homme déclarant avoir cassé la figure de deux hommes après que l’une de ses amies lui ait raconté que ceux-ci l’avaient violée sur un bateau. Les faits se seraient déroulés en 1985. L’auteur anonyme du coup de téléphone affirme avoir reconnu Brett Kavanaugh comme l’un des deux violeurs de son amie après l’avoir vu récemment à la télévision.

BILAN DES ACCUSATIONS À LA VEILLE DES AUDITIONS DE CHRISTINE BLASEY FORD ET BRETT KAVANAUGH

Au moment où il s’apprête à être entendu une nouvelle fois par le Senate Judiciary Committee, Brett Kavanaugh est donc accusé par cinq personnes différentes. La majorité des faits supposés remontent au début des années 80, lorsque Kavanaugh était lycéen ou jeune étudiant à l’Université de Yale.

Christine Blasey Ford accuse Brett Kavanaugh d’avoir tenté de la violer lors d’une soirée dans une maison du Maryland, alors qu’il était en état d’ébriété avancé. Son accusation semble la plus crédible de toutes et c’est d’ailleurs pour cela que le Senate Judiciary Committee l’a invitée à témoigner. Néanmoins, aucun témoin ne peut confirmer ses dires. Plusieurs de ses amis ont toutefois confirmé qu’elle leur avait raconté ces dernières années avoir failli être violée lorsqu’elle était adolescente par un homme devenu juge et/ou une personnalité importante à Washington.

Deborah Ramirez accuse Kavanaugh de lui avoir montré son pénis lors d’une soirée à l’Université de Yale. Elle dit avoir été contrainte de toucher le pénis de Kavanaugh en le repoussant, alors qu’elle n’y avait pas consenti. Elle reconnaît qu’elle avait trop bu lors de cette soirée. Aucun témoin ne déclare se souvenir de l’incident. Le New York Times a même expliqué ne pas avoir voulu publier le témoignage de Ramirez par manque d’éléments probants. Le New Yorker a choisi de le faire et ce choix a été critiqué.

Julie Swetnick, défendue par Michael Avenatti, affirme avoir vu Kavanaugh attendre son tour pour abuser de filles saoules lors de plusieurs soirées. Elle affirme avoir été elle-même victime d’un viol collectif lors de l’une de ces soirées. Aucun témoin n’a confirmé ses allégations. De plus, soixante anciens camarades de classe et amis de Kavanaugh ayant participé à des soirées avec lui à l’époque ont déclaré que les accusations de Swetnick n’étaient pas crédibles et qu’ils ne l’avaient jamais vue à aucune soirée. Un ancien petit ami de Swetnick a également confirmé qu’il avait porté plainte contre elle pour harcèlement en 2001.

Une femme anonyme accuse Kavanaugh d’avoir violemment plaqué sa petite amie de l’époque contre un mur en 1998. Sa fille aurait été le témoin de l’incident. Personne ne peut confirmer.

Un homme, lui aussi anonyme, accuse Brett Kavanaugh et l’un de ses amis d’avoir violé l’une de ses amies sur un bateau en 1985. Personne ne peut confirmer.

JEUDI 27 SEPTEMBRE – LES AUDITIONS DE CHRISTINE BLASEY FORD ET DE BRETT KAVANAUGH

Les auditions de Christine Blasey Ford et de Brett Kavanaugh ont duré toute la journée et ont passionné les Américains. Ils étaient plus de 20 millions à suivre l’événement en direct à la télévision. Sur Twitter, toutes les tendances du jour aux Etats-Unis (les mots les plus utilisés à un moment donné sur le réseau social) étaient en lien avec les auditions.

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Comment se sont déroulées les auditions?

La première chose à savoir est que ces auditions se déroulaient devant le Senate Judiciary Committee et que celui-ci est composé de 21 sénateurs (11 Républicains + 10 Démocrates).

Pour info, les sénateurs républicains membres du comité sont Chuck Grassley, Orrin Hatch, Lindsey Graham, John Cornyn, Mike Lee, Ted Cruz, Ben Sasse, Jeff Flake, Mike Crapo, Thom Tillis et John Kennedy.

Les sénateurs démocrates membres du comité sont Dianne Feinstein, Patrick Leahy, Dick Durbin, Sheldon Whitehouse, Amy Klobuchar, Chris Coons, Richard Blumenthal, Mazie Hirono, Cory Booker et Kamala Harris.

L’audition de Christine Blasey Ford avait lieu en premier, celle de Brett Kavanaugh ensuite. Brett Kavanaugh n’était pas présent dans la salle pendant l’audition de Ford.

Après avoir chacun pris la parole (Ford pour délivrer son témoignage et Kavanaugh pour répondre aux accusations dont il fait l’objet), Ford et Kavanaugh ont tous les deux répondu aux questions posées par les membres du comité. Chaque sénateur disposait de cinq minutes pour poser ses questions.

Attention ! Les sénateurs républicains membres du comité avaient décidé de ne pas interroger eux-mêmes Christine Blasey Ford et Brett Kavanaugh. Ils avaient fait appel à Rachel Mitchell, une procureure de l’Arizona spécialisée dans les cas d’agression sexuelle, pour poser des questions pertinentes à Ford et Kavanaugh à leur place. D’après Chuck Grassley, il s’agissait d’éviter que l’audition ne se transforme en cirque politique et de garantir que les témoins soient traités de la manière la plus respectueuse possible. Il est aussi fort probable que les sénateurs républicains aient voulu éviter le spectacle d’un groupe d’hommes a priori favorables à la nomination de Kavanaugh en train d’interroger une femme accusant ce dernier de l’avoir agressée sexuellement. Tous les membres républicains du Senate Judiciary Committee sont des hommes et ont parfois été décrits par les opposants à la nomination de Kavanaugh et dans la presse comme « un groupe de vieux hommes blancs » déconnecté de la réalité. (Notons que si certains d’entre eux sont effectivement fort âgés, ce n’est pas le cas de tous, à moins que l’on estime que la vieillesse débute à 40 ans).

Aucun sénateur républicain n’a donc interrogé Christine Blasey Ford, laissant cette tâche à la procureure Mitchell. Lors de l’audition de Brett Kavanaugh, les choses furent un peu différentes. Les premiers sénateurs républicains ont de nouveau laissé Mitchell interroger Kavanaugh à leur place, mais lorsque le tour de Lindsey Graham est arrivé, celui-ci a décidé d’intervenir et d’interroger lui-même Kavanaugh (nous y reviendrons). Comme s’il avait brisé un tabou, les sénateurs républicains qui devaient encore intervenir après lui ont continué à interroger eux-mêmes Kavanaugh.

Les sénateurs démocrates ont quant à eux interrogé eux-mêmes Ford et Kavanaugh.

Le témoignage de Christine Blasey Ford

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L’audition de Christine Blasey Ford a débuté à 10h00 du matin à Washington. Après quelques remarques introductives de Chuck Grassley et Dianne Feinstein, Ford a prêté serment, entourée de ses deux avocats. Chuck Grassley avait rappelé qu’elle était autorisée à consulter ses avocats et à réclamer une pause à tout moment.

Avec beaucoup de calme mais aussi d’émotion, Christine Blasey Ford a décrit l’agression sexuelle dont elle dit avoir été victime en 1982, lorsqu’elle était âgée de 15 ans et Brett Kavanaugh de 17 ans. Elle a expliqué comment Brett Kavanaugh l’avait poussée sur un lit et avait tenté de lui ôter ses vêtements et de la violer.

I believed he was going to rape me. (J’ai cru qu’il allait me violer)

Elle a aussi affirmé qu’elle avait eu peur que Kavanaugh ne la tue accidentellement en appuyant sa main contre sa bouche pour l’empêcher d’appeler au secours.

It was hard for me to breathe and I thought that Brett was accidentally going to kill me. (J’avais du mal à respirer et j’ai cru que Brett allait me tuer accidentellement)

Elle a déclaré que Brett Kavanaugh et son ami Mark Judge, présent dans la pièce, étaient en état d’ébriété. Elle a expliqué qu’elle avait réussi à échapper à Kavanaugh lorsque Judge avait sauté sur le lit et déstabilisé son ami. Elle dit s’être ensuite enfermée dans la salle de bains située à côté de la chambre, jusqu’à ce qu’elle entende Kavanaugh et Judge descendre les escaliers en riant. Ford a expliqué s’être ensuite enfuie de la maison. Elle dit ne plus se souvenir de la manière dont elle est rentrée chez elle. Elle ne se souvient pas non plus de l’adresse exacte de la maison où l’agression a eu lieu, ni de la date exacte de cette agression.

Ford a aussi expliqué à quel point cette agression l’avait traumatisée et avait eu des conséquences tout au long de sa vie. Elle a dit qu’elle souffrait encore aujourd’hui d’anxiété et de stress post-traumatique. Elle a déclaré qu’elle avait raconté pour la première fois les détails de son agression à son mari en 2012, lors d’une séance de thérapie de couple. Elle lui en aurait parlé parce qu’il ne comprenait pas pourquoi, alors qu’ils étaient en train de rénover leur maison, elle insistait pour installer une double porte d’entrée.

Lorsque le sénateur démocrate Dick Durbin a demandé à Ford si elle était certaine que Brett Kavanaugh était bien son agresseur, elle a répondu qu’elle en était sûre « à 100% ».

La réponse de Brett Kavanaugh

Après une pause de 45 minutes faisant suite à l’audition de Christine Blasey Ford, l’audition de Brett Kavanaugh a débuté aux alentours de 15h00.

Brett Kavanaugh est apparu ému, souvent au bord des larmes, mais aussi très en colère. Il a ouvertement critiqué les sénateurs démocrates assis en face de lui, qu’il a accusés d’être prêts à tout pour empêcher sa nomination. Il a déclaré que les événements de ces quinze derniers jours étaient un effort politique « calculé et orchestré ».

My family and my name have been totally and permanently destroyed. (Ma famille et mon nom ont été totalement et irrémédiablement détruits)

This confirmation process has become a national disgrace. (Ce processus de confirmation est devenu une honte nationale)

Kavanaugh a nié toutes les accusations dont il fait l’objet et a assuré n’avoir jamais agressé aucune femme. Il a aussi demandé aux membres du comité de le juger avec autant de prudence qu’ils ne le feraient pour leur père, leur mari, leur frère ou leur fils si celui-ci était accusé de faits semblables et qu’aucun témoin ne pouvait confirmer les dires de ses accusatrices.

I ask you to judge me by the standard that you would want applied to your father, your husband, your brother or your son. (Je vous demande de me juger comme vous aimeriez que l’on juge votre père, votre mari, votre frère ou votre fils)

Brett Kavanaugh a été interrogé au sujet de sa consommation d’alcool. Il a lui-même reconnu qu’il buvait parfois de la bière lorsqu’il était adolescent et parfois même un peu trop. Mais il a affirmé ne jamais avoir été dans un état d’ébriété l’empêchant de se souvenir d’actes qu’il aurait commis en étant saoul.

Kavanaugh a aussi été interrogé par les sénateurs démocrates au sujet de son calendrier de l’été 1982, qu’il a fourni au comité. (Kavanaugh conserve tous ses calendriers depuis 48 ans comme le faisait son père). Il a reconnu lui-même que son calendrier de l’époque contenait quelques références embarrassantes, comme n’importe quel agenda d’adolescent. Mais, d’après lui, il démontre qu’il n’a pas pu agresser Christine Blasey Ford puisque ses activités y sont bien documentées et qu’on ne trouve aucune trace d’une soirée pouvant correspondre à celle décrite par Ford.

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Des sénateurs démocrates l’ont interrogé au sujet du sens de certaines références dans son calendrier, comme Devil’s Triangle. Kavanaugh a déclaré qu’il s’agissait d’une référence à un jeu à boire mais certains pensent qu’il pourrait s’agir d’une référence à une activité sexuelle incluant trois personnes…

Quoi qu’il en soit, les Démocrates estiment que Kavanaugh a probablement menti à plusieurs reprises lors de son témoignage au sujet de sa consommation excessive d’alcool et qu’il a démontré qu’il n’avait pas le tempérament adéquat pour être juge à la Cour Suprême. Les Républicains défendent quant à eux Kavanaugh en disant que n’importe quelle personne accusée injustement de crimes horribles aurait du mal à ne pas être en colère.

La grosse colère de Lindsey Graham

Lindsey Graham, contrairement à bon nombre de ses collègues républicains, a choisi d’interroger directement Brett Kavanaugh. Et il a en réalité surtout laissé éclater sa colère face à ce qu’il a qualifié d’ « imposture la plus immorale que je n’ai jamais vue en politique ». Il s’en est clairement pris à ses collègues démocrates, qu’il a accusés de vouloir « détruire la vie » de Brett Kavanaugh. Et il a lancé à ses collègues républicains que s’ils votaient contre la nomination de Kavanaugh, ils légitimeraient la tactique odieuse des Démocrates.

La colère de Graham était d’autant plus remarquable qu’il a la réputation d’être un sénateur plutôt bipartisan, qui travaille régulièrement avec ses collègues démocrates sur des dossiers importants. Nous suivons la politique américaine de près depuis longtemps et nous n’avions jamais vu Graham paraître aussi furieux et se comporter de la sorte.

Graham a notamment rappelé que tous les faits reprochés à Kavanaugh remontaient à l’époque où il était adolescent et qu’il n’avait jamais été accusé de quoi que ce soit par la suite au cours de sa longue carrière.

It’s been my understanding that if you drug women and rape them for two years in high school, you probably don’t stop. (Je crois savoir que si vous droguez et violez des femmes pendant deux ans au lycée, vous ne vous arrêtez probablement pas ensuite)

L’opinion de Rachel Mitchell

À l’issue de l’audition, Rachel Mitchell a indiqué qu’en tant que procureure, elle n’aurait pas inculpé Brett Kavanaugh sur la base des éléments à sa disposition.

L’impact du témoignage de Christine Blasey Ford

Plus de 20 millions d’Américains ont regardé les témoignages de Christine Blasey Ford et de Brett Kavanaugh en direct à la télévision. Il faut y ajouter un grand nombre de personnes ayant sans doute suivi l’audition en streaming sur Internet. L’affaire ne divise donc pas seulement les Républicains et les Démocrates au Sénat mais l’ensemble de la société américaine.

On a appris que les associations qui s’occupent de conseiller les victimes d’agressions sexuelles et de viols ont toutes enregistré un nombre incroyable d’appels téléphoniques pendant et après le témoignage de Christine Blasey Ford. Une association a par exemple rapporté avoir enregistré une augmentation de 201% des appels par rapport à une journée classique.

En conclusion

Christine Blasey Ford et Brett Kavanaugh nous ont tous les deux semblé sincères lors de leurs témoignages respectifs, en dépit de quelques incohérences des deux côtés. La vérité est qu’on ne connaîtra probablement jamais la vérité et qu’un doute subsistera toujours, du moins en ce qui concerne les allégations de Christine Blasey Ford. La crédibilité des autres accusations ayant émergé par la suite semble bien moins grande.

La vraie question pour les sénateurs, selon nous, est de savoir s’ils veulent appliquer le principe qui serait appliqué dans un tribunal, à savoir que le doute doit bénéficier à l’accusé. Ou si, dans le doute, il est préférable de ne pas nommer un homme suspecté d’agression sexuelle à un poste aussi important que celui de juge à la Cour Suprême. Les sénateurs républicains semblent clairement privilégier la première option, alors que les Démocrates privilégient la seconde.

VENDREDI 28 SEPTEMBRE – LE SENATE JUDICIARY COMMITTEE VOTE EN FAVEUR DE LA CONFIRMATION DE BRETT KAVANAUGH MAIS JEFF FLAKE EXIGE QUE LE FBI ENQUÊTE AVANT QUE LE VOTE FINAL DE L’ENSEMBLE DU SÉNAT AIT LIEU

Au lendemain de l’audition Ford/Kavanaugh, le Senate Judiciary Committee se réunit pour voter pour ou contre la nomination de Brett Kavanaugh à la Cour Suprême. Ce vote en comité est nécessaire avant de passer au vote final de l’ensemble du Sénat. Tous les sénateurs démocrates membres du comité avaient annoncé qu’ils voteraient contre la nomination de Kavanaugh, alors que tous les Républicains semblaient décidés à voter en sa faveur. Tous, à l’exception de Jeff Flake. Celui-ci avait paru indécis la veille. Juste après l’audition, il avait affirmé que Ford et Kavanaugh avaient tous les deux parus crédibles lors de leur témoignage et que le doute subsistait dans son esprit.

Quelques heures avant le début de la réunion du comité, Jeff Flake publie toutefois un communiqué annonçant qu’il a finalement décidé de voter en faveur de Kavanaugh. Dans ce communiqué, il affirme qu’il aimerait avoir autant de certitudes que la plupart de ses collègues mais que la présomption d’innocence est un principe fondamental et qu’en l’absence de preuves, le doute doit bénéficier à l’accusé.

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Tout le monde pense alors que tout est joué. Mais quelques minutes plus tard, les caméras de télévision filment deux femmes interpellant Jeff Flake alors que celui-ci s’apprête à prendre l’ascenseur pour se rendre à la réunion du comité. Elles lui expliquent avoir été victimes d’agressions sexuelles et lui demandent de changer d’avis et de ne pas voter en faveur de Kavanaugh. L’une d’elles demande à Flake de la regarder dans les yeux et d’oser lui dire que « ce qui m’est arrivé n’a pas d’importance ».

I was sexually assaulted and nobody believed me. I didn’t tell anyone, and you’re telling all women that they don’t matter, that they should just stay quiet because if they tell you what happened to them you are going to ignore them. That’s what happened to me, and that’s what you are telling all women in America, that they don’t matter. They should just keep it to themselves because if they have told the truth, you’re just going to help that man to power anyway. (J’ai été agressée sexuellement et personne ne m’a crue. Je ne l’ai dit à personne, et vous dites à toutes les femmes qu’elles n’ont pas d’importance, qu’elles devraient se taire parce que si elles disent ce qui leur est arrivé, elles seront ignorées. C’est ce qui m’est arrivé, et c’est ce que vous dites à toutes les femmes en Amérique, qu’elles n’ont pas d’importance. Elles devraient tout garder pour elles parce que même si elles vous disent la vérité, vous allez tout de même aider cet homme à accéder au pouvoir)

Jeff Flake semble embarrassé, ne sachant pas comment réagir.

La vidéo de l’altercation est diffusée en direct à la télévision et largement partagée sur les réseaux sociaux. De nombreuses personnes se demandent si cette confrontation pourrait pousser Jeff Flake à changer d’avis.

Quelques instants plus tard, la réunion du comité commence. Plusieurs sénateurs démocrates quittent la réunion en guise de protestation lorsque Chuck Grassley annonce que le vote pour la confirmation de Kavanaugh aura lieu dans l’après-midi.

D’autres sénateurs prennent la parole. Lindsey Graham semble toujours aussi en colère. Il rappelle que lorsqu’on accuse quelqu’un d’un crime aux Etats-Unis, il faut être capable de dire où et quand le crime s’est produit car, si ce n’est pas le cas, l’accusé ne peut pas se défendre.

Is the burden really on you to prove that you were not at a party 35 years ago and they won’t tell you where it was and when it was? (Est-ce que c’est vraiment à vous de prouver que vous n’étiez pas à une soirée il y a 35 ans quand on ne vous dit même pas où et quand cette soirée a eu lieu?)

If this is the new standard – the accusation proves itself, to those who wanna ask questions: you hate women – God help us all. (Si ceci est le nouveau standard – l’accusation est une preuve suffisante, à ceux qui veulent poser des questions: vous haïssez les femmes – que Dieu nous vienne en aide)

Lindsey Graham affiche aussi une nouvelle photo de profil sur Twitter. Il s’agit d’une photo le montrant en compagnie de Brett Kavanaugh.

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Jeff Flake ne prononce quant à lui pas un mot et semble soucieux.

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Il finit finalement par se lever de son siège et se dirige vers son collègue démocrate Chris Coons. Il lui demande de l’accompagner hors de la salle, hors de la portée des micros et des caméras. Tout le monde retient son souffle. Personne ne sait ce qu’il se passe. Flake et Coons disparaissent pendant de longues minutes, bientôt rejoints par d’autres sénateurs. Lorsque tous les sénateurs finissent par revenir dans la salle, Jeff Flake prend la parole et explique qu’il va voter en faveur de la nomination de Kavanaugh aujourd’hui mais qu’il demande à ce que le FBI enquête sur les accusations de Christine Blasey Ford avant que le vote final devant l’ensemble du Sénat ait lieu. Il précise que cette enquête pourrait être effectuée en une semaine, le temps pour le FBI d’interroger les témoins potentiels de l’agression de Ford, notamment Mark Judge, l’ami de Brett Kavanaugh. Jeff Flake affirme que si ses collègues républicains ou la Maison Blanche refusent que cette enquête du FBI ait lieu, il ne votera peut-être pas en faveur de Kavanaugh lors du vote final de l’ensemble du Sénat. Chuck Grassley déclare qu’il s’engage à faire part de la requête de Jeff Flake à Mitch McConnell, le leader de la majorité républicaine au Sénat. McConnell est la personne qui décidera in fine de la date du vote final.

Le vote du comité a ensuite lieu et donne le résultat attendu, 11 voix pour Kavanaugh et 10 voix contre. Tous les sénateurs républicains, dont Flake, votent en faveur de Kavanaugh, alors que tous les sénateurs démocrates votent contre. Après le vote, la réunion du comité prend fin.

Peu après la fin de la réunion, on apprend que le coup de poker de Jeff Flake a fonctionné. Mitch McConnell accepte de demander au FBI d’ouvrir une enquête et d’attendre les conclusions de cette enquête avant de fixer la date du vote final pour la confirmation de Kavanaugh. La Maison Blanche accepte également. Le président Trump, réagissant avec un calme inhabituel, déclare qu’il est d’accord d’autoriser le FBI à enquêter si les sénateurs estiment que c’est nécessaire.

Dans une interview accordée à The Atlantic pour s’expliquer, Jeff Flake affirmera avoir réclamé que l’enquête du FBI ait lieu parce que les Démocrates le réclamaient et qu’il espère que cela pourra ramener un peu de sérénité et de confiance entre les membres des deux partis. Il affirme donc avoir agi avant tout pour préserver les institutions. Il affirme aussi dans cette interview qu’il votera pour Kavanaugh si l’enquête du FBI ne met au jour aucun nouvel élément à charge.

Après le vote du comité en faveur de la confirmation de Brett Kavanaugh, les informations personnelles de trois sénateurs républicains membres du comité – Lindsey Graham, Mike Lee et Orrin Hatch – se sont retrouvées sur Wikipedia, notamment l’adresse de leur domicile. Leurs pages Wikipedia auraient été modifiées depuis le Capitole ! Certains journaux conservateurs ont rapidement soupçonné la députée démocrate Maxine Waters, qui avait récemment appelé ses supporters à s’en prendre aux élus républicains dans les lieux publics, ou un membre de son staff, d’être responsables. Elle nie catégoriquement.

Notez encore que la Women’s March, un groupe de défense des droits des femmes, a publié sur son compte Twitter la photo de chaque membre républicain du Senate Judiciary Committee barrée de la mention Rape Apologist. Exemple ci-dessous avec Jeff Flake.

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Pour info, la définition d’apologiste dans le dictionnaire est la suivante: « Quelqu’un qui parle ou écrit pour défendre quelqu’un ou quelque chose ». En les qualifiant d’apologistes du viol, la Women’s March accuse donc littéralement les sénateurs républicains de parler et d’écrire pour défendre le viol…

Ces quelques exemples montrent à quel point l’affaire Kavanaugh déchaîne les passions, voire une certaine violence.

Peter Daou, un homme ayant autrefois travaillé au sein des équipes de campagne de John Kerry et d’Hillary Clinton, publiera même un tweet dans lequel il affirme que le Parti Républicain est une « atrocité » et que les Etats-Unis ne sont plus une démocratie.

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Traduction: NOUS NE SOMMES PLUS EN DÉMOCRATIE, MES AMIS. Le fait que la nomination de Brett Kavanaugh n’ait pas été retirée démontre l’ATROCITÉ qu’est devenu le Parti Républicain. Nous vivons désormais sous un régime autoritaire d’extrême droite. Et les médias sont complices.

ET MAINTENANT?

Le FBI va mener son enquête. Elle sera limitée dans le temps (maximum 1 semaine) et permettra aux enquêteurs d’interroger des témoins qui n’ont pas été entendus par le Sénat, comme Mark Judge, l’ami de Brett Kavanaugh qui était présent dans la pièce où ce dernier aurait agressé Christine Blasey Ford. Le FBI rendra ensuite ses conclusions dans un rapport qui sera fourni au Sénat. Le vote final concernant la nomination de Brett Kavanaugh à la Cour Suprême aura lieu après que les sénateurs aient pris connaissance du contenu de ce rapport.

Notons que les Démocrates réclamaient une telle enquête du FBI depuis le début et que les Républicains s’y opposaient. Leur principal argument était de dire que le FBI avait déjà enquêté à de nombreuses reprises sur les antécédents de Brett Kavanaugh, comme sur ceux de toutes les personnes postulant à un poste important au sein de l’administration américaine (Kavanaugh a travaillé à la Maison Blanche sous George W. Bush) et de tous les candidats à des postes de juges fédéraux. Le FBI n’a jamais rien trouvé de compromettant dans le passé de Brett Kavanaugh lors de ces nombreux background checks. La majorité des sénateurs républicains sont persuadés que l’enquête du FBI n’apportera aucun élément nouveau. Ils ont toutefois été contraints d’accéder à la demande de leur collègue Jeff Flake pour s’assurer de ne pas perdre un vote clé.

La suite de la saga au prochain épisode…

 

 

 

 

 

Une réflexion sur “LES AUDITIONS DE CHRISTINE BLASEY FORD ET DE BRETT KAVANAUGH DIVISENT L’AMÉRIQUE

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