KAMALA HARRIS, LA PROCUREURE QUI VEUT CONQUÉRIR L’AMÉRIQUE

Parmi les très nombreux candidats démocrates à la prochaine élection présidentielle, la sénatrice de Californie Kamala Harris fait partie de ceux qui semblent avoir une réelle chance de l’emporter. Portrait d’une procureure qui veut conquérir l’Amérique. 

SA CARRIÈRE POLITIQUE EN UN COUP D’OEIL

District Attorney de San Francisco (2004-2011)

Attorney General de Californie (2011-2017)

Sénatrice de Californie (depuis 2017)

(NB: Les fonctions de District Attorney et d’Attorney General ne sont pas des fonctions politiques en tant que telles, mais il faut se faire élire par les citoyens pour y accéder)

SON PARCOURS

Kamala Devi Harris est née le 20 octobre 1964 à Oakland, en Californie, d’un père jamaïcain et d’une mère indienne.

La mère de Kamala, Shyamala Gopalan, originaire de Chennai, en Inde, est arrivée en Californie en 1959 pour y poursuivre ses études de médecine. Elle s’est ensuite spécialisée dans la recherche sur le cancer du sein et a mené une brillante carrière scientifique dans ce domaine. Elle est décédée en 2009 d’un cancer du colon.

Le père de Kamala, Donald Harris, a quant à lui quitté la Jamaïque pour la Californie en 1961. Il a étudié l’économie à l’Université de Berkeley et est ensuite devenu enseignant à la prestigieuse Université de Stanford. Il est aujourd’hui à la retraite.

Les parents de Kamala se sont rencontrés alors qu’ils étudiaient tous les deux à l’Université de Berkeley. Ne suivant pas du tout le même cursus, ils ne se sont toutefois pas rencontrés lors des cours, mais bien lors des manifestations en faveur des droits civiques organisées régulièrement sur le campus. Ils se sont rapidement mariés et ont donné naissance à Kamala et à sa petite sœur Maya.

Kamala et Maya ont donc grandi à Berkeley avec des parents militants très impliqués dans le mouvement en faveur des droits civiques. Des parents qui n’hésitaient pas à emmener leurs petites filles avec eux lors des manifestations. Kamala Harris a récemment plaisanté à ce sujet lors d’un meeting, affirmant que, lorsqu’elles étaient plus jeunes, sa sœur et elle avaient coutume de dire qu’elles avaient grandi « entourées d’adultes qui passaient tout leur temps à marcher en criant en faveur d’une chose appelée justice ».

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Shyamala Gopalan et Donald Harris, les parents de Kamala Harris

Comme elle l’a raconté récemment lors du premier débat démocrate, Kamala bénéficie de l’un des premiers programmes de busing mis en place par la municipalité de Berkeley lorsqu’elle est enfant. Un bus scolaire vient la chercher tous les jours pour l’emmener dans une école qui était encore fréquentée à 95% par des enfants blancs avant que le programme ne soit mis en place.

Les parents de Kamala divorcent lorsqu’elle a sept ans. Kamala et sa sœur Maya restent vivre avec leur mère, qui a obtenu leur garde. Elles ne coupent toutefois pas totalement les ponts avec leur père. Elles vont lui rendre visite durant les vacances. Kamala confirme néanmoins volontiers qu’après le divorce, sa mère a joué un rôle bien plus important que son père dans son éducation. Elle la décrit régulièrement comme son modèle et son héroïne. D’après Kamala, sa mère a fait en sorte que ses deux filles n’oublient pas leurs racines indiennes, mais elle savait aussi qu’elles allaient grandir en Amérique et qu’elles y seraient vues comme des afro-américaines. Elle les a donc en grande partie élevées comme telles. Tout en leur préparant des repas indiens à la maison, Shyamala a ainsi par exemple fait en sorte que ses filles fréquentent une église baptiste afro-américaine durant leur enfance.

Kamala et Maya voyagent à plusieurs reprises en Inde avec leur mère. Des voyages qui leur permettront de créer des liens forts avec leurs grands-parents maternels. Le grand-père de Kamala a combattu pour l’indépendance de l’Inde aux côtés de Gandhi avant de faire carrière en tant que diplomate. Son épouse était une activiste venant en aide aux femmes battues dans son pays.

Kamala, Maya et leur mère déménagent à Montréal, au Canada, lorsque Kamala a 12 ans. Sa mère a accepté un poste de chercheuse à la McGill University. Pour Kamala et sa sœur, qui ont toujours vécu en Californie, le changement de décor est assez brutal. Il faut s’adapter au froid et à la langue française parlée dans leur nouvelle école.

Après avoir passé son adolescence à Montréal, Kamala rentre aux Etats-Unis pour y poursuivre ses études universitaires. Elle choisit d’étudier les sciences politiques et l’économie à la Howard University de Washington, D.C. Ce choix n’est pas anodin puisque cette université est historiquement liée à la communauté afro-américaine et à ses combats. Durant ses études, Kamala participera notamment à des manifestations étudiantes devant l’ambassade d’Afrique du Sud pour dénoncer le régime de l’apartheid. Après avoir obtenu son bachelier, elle retourne en Californie pour étudier le droit au Hastings College of the Law, basé à San Francisco.

Kamala devient avocate en 1990 mais elle s’engage rapidement du côté de l’état, choisissant le rôle de procureur. Un choix qui a parfois provoqué des débats au sein de sa famille, notamment avec sa sœur Maya. Celle-ci, après avoir également étudié le droit, est devenue avocate et a travaillé pour le compte de l’ACLU (American Civil Liberties Union), une association de défense des droits des citoyens qui ne voit pas toujours les procureurs d’un très bon œil. Leurs choix de carrière respectifs n’ont pas empêché Kamala et Maya de rester extrêmement proches, mais elles reconnaissent avoir parfois débattu férocement. Elles affirment aussi que leurs carrières respectives leur ont permis de mieux comprendre les motivations du « camp adverse », ce qui s’est finalement avéré très enrichissant.

En 2016, Maya Harris était l’une des conseillères d’Hillary Clinton durant sa campagne électorale pour la présidence. Aujourd’hui, elle n’est autre que la directrice de campagne de sa sœur.

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Kamala Harris et sa sœur Maya

La carrière de procureure de Kamala s’avère être une véritable réussite. Elle grimpe rapidement les échelons pour devenir le District Attorney (= procureur d’un comté ou d’une municipalité) de San Francisco en 2003.

En avril 2004, un officier de la police de San Francisco nommé Isaac Espinoza est assassiné et l’affaire est très médiatisée. Kamala Harris annonce qu’elle ne réclamera pas la peine de mort pour l’assassin du policier et s’attire ainsi les foudres des syndicats de police. Lors des funérailles d’Espinoza, la sénatrice de Californie Dianne Feinstein (qui est toujours en poste aujourd’hui) appellera publiquement Harris à réclamer la peine de mort et sera applaudie par toute l’assistance. Mais Kamala ne changera pas d’avis. Elle fera condamner l’assassin d’Espinoza à la prison à vie.

En tant que District Attorney de San Francisco, Kamala Harris crée aussi un programme visant à favoriser la réintégration des petits délinquants dans la société. Le programme, baptisé Back On Track Initiative, s’adresse aux criminels non-violents ayant été condamnés pour des délits liés à la consommation ou au trafic de drogue et ayant accepté de plaider coupable. Au lieu d’être envoyés en prison, les participants sont suivis par un juge pendant un an et doivent s’engager à retourner au lycée et/ou à trouver un emploi stable. Au bout d’un an, s’ils ont fait preuve d’exemplarité et peuvent prouver, grâce à un test, qu’ils ne consomment plus de drogue, leur casier judiciaire est effacé. En huit ans, seulement 300 personnes ont bénéficié du programme mis en place par Harris, mais leur taux de récidive s’est avéré quasiment nul. En 2009, l’état de Californie a adopté une loi visant à encourager tous les comtés de l’état à mettre en place des programmes du même type.

En 2009, Kamala publie un livre intitulé Smart on Crime: A Career Prosecutor’s Plan to Make Us Safer. Basé sur son expérience en tant que District Attorney de San Francisco, le livre propose des solutions visant à lutter plus efficacement contre la criminalité.

En 2010, Kamala Harris est élue au poste d’Attorney General de Californie. Elle devient à la fois la première femme et la première personne issue de la communauté afro-américaine à occuper ce poste important. Elle est réélue en 2014.

En 2016, après que la sénatrice de Californie Barbara Boxer ait annoncé qu’elle allait prendre sa retraite, Kamala annonce qu’elle est candidate à sa succession. Elle remporte l’élection et est élue au Sénat en novembre 2016, le soir où Donald Trump remporte de son côté l’élection présidentielle. Kamala Harris est donc une toute jeune sénatrice. Elle n’a pris ses fonctions qu’en janvier 2017. À peine un peu plus de deux ans plus tard, la voilà déjà candidate à la présidence…

Depuis son arrivée au Sénat, Kamala Harris s’est montrée très critique vis-à-vis de la politique du président Trump. Lors de son tout premier discours au Sénat, elle a critiqué la politique d’immigration de la nouvelle administration. Elle s’est aussi fait remarquer à plusieurs reprises lors d’auditions au Sénat, notamment celle du candidat à la Cour Suprême Brett Kavanaugh. Kamala Harris est toujours apparue très bien préparée lors de ces auditions, posant des questions souvent pertinentes. Son style ne fait toutefois pas l’unanimité, certains la jugeant trop agressive et trop partisane.

Kamala Harris a publié cette année une autobiographie intitulée The Truths We Hold: An American Journey.

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Elle reconnaît avoir écrit ce livre pour se faire mieux connaître des électeurs. Il faut savoir que Kamala n’aime pas beaucoup parler publiquement de son histoire familiale. Mais elle sait que les électeurs attendent cela d’un candidat à l’élection présidentielle. Se livrer au travers d’un livre lui a donc semblé être un bon compromis.

La réticence de Kamala Harris à évoquer son histoire familiale et son identité multiraciale et multiculturelle semble être liée au fait qu’elle déteste que les gens veuillent la ranger dans une case bien précise. Elle sait que les électeurs la voient avant tout comme une afro-américaine et elle ne renie pas du tout cette identité. Mais elle ne renie pas non plus ses racines indiennes et elle a épousé un homme blanc et juif. Comme elle l’a récemment déclaré au Washington Post,

I am who I am. I’m good with it. You might need to figure it out, but I’m fine with it. (Je suis qui je suis. Je suis à l’aise avec cela. Peut-être que vous avez besoin de comprendre, mais je le vis bien)

Et lorsqu’on lui demande comment elle se décrirait elle-même, elle répond tout simplement qu’elle est « une Américaine ».

Kamala Harris s’est mariée en 2014 avec Douglas Emhoff, qu’elle avait rencontré un an plus tôt lors d’une blind date organisée par l’une de ses amies. Comme nous l’avons dit, Emhoff est blanc et de confession juive. Il exerce la profession d’avocat.

Kamala s’est donc mariée pour la première fois à 49 ans. Elle n’a jamais eu d’enfant. (Son mari a deux enfants issus d’une précédente union). La secrète Kamala n’a semble-t-il jamais évoqué les raisons pour lesquelles elle était restée aussi longtemps célibataire et les raisons pour lesquelles elle n’avait pas eu d’enfant. En tout cas, nous n’avons trouvé aucune trace de telles explications en cherchant des informations pour rédiger ce portrait.

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Kamala Harris et son mari lors de la Gay Pride de San Francisco le mois dernier

Douglas Emhoff participe activement à la campagne de son épouse et publie de très nombreuses photos des coulisses sur son compte Twitter. (Pour ceux que cela intéresse, vous pouvez le suivre à @douglasemhoff).

L’ANNONCE DE SA CANDIDATURE

Kamala Harris a annoncé sa candidature à la présidence le 21 janvier 2019 sur le plateau de l’émission télévisée Good Morning America. Une semaine plus tard, plus de 20,000 personnes assistaient à son premier meeting de campagne organisé dans sa ville natale de Oakland, en Californie !

Sur son site web officiel, on peut lire que « Kamala a courageusement défendu les personnes sans voix et vulnérables tout au long de sa carrière ».

Logo de campagne

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Slogan de campagne

For The People.

Site web officiel

www.kamalaharris.org

Compte Twitter

@KamalaHarris

SON IDÉE ORIGINALE

(Note aux lecteurs: Dans nos portraits des candidats à l’élection présidentielle de 2016, nous avions résumé le programme électoral de chaque candidat. Cette année, nous avons décidé de ne pas en faire autant. Vu le nombre très élevé de candidats, cela nous prendrait tout simplement beaucoup trop de temps. Nous comptons sur votre compréhension et nous vous rappelons que, si un candidat vous paraît particulièrement intéressant, il n’est pas très compliqué de vous rendre vous-mêmes sur son site web pour en savoir plus sur son programme. D’autre part, si vous désirez comparer les positions des différents candidats démocrates sur un thème bien précis, nous vous recommandons de consulter le guide de Politico en cliquant sur le lien suivant: 2020 candidates views on the issues. De notre côté, nous avons décidé, pour chaque candidat, de nous attarder sur une idée originale qu’il défend et qui le distingue des autres)

Dans le programme de Kamala Harris, on retrouve une proposition originale visant à garantir enfin l’égalité salariale entre les femmes et les hommes.

D’après les dernières statistiques officielles, à travail égal, une femme américaine gagne en moyenne 80 centimes lorsqu’un homme gagne 1 dollar. Si tous les candidats démocrates affirment vouloir régler ce problème, la proposition de Harris est pour l’instant la plus concrète. La sénatrice de Californie propose tout simplement que l’état sanctionne les entreprises qui n’offrent pas le même salaire aux femmes et aux hommes. D’après elle, il s’agit de transférer la responsabilité des épaules des femmes à celles des entreprises. En effet, actuellement, une femme s’estimant victime de discrimination salariale peut porter plainte contre son employeur, mais elle doit prouver ce qu’elle avance, ce qui n’est pas toujours simple. Si le plan de Kamala Harris était mis en place, ce serait aux entreprises de prouver régulièrement qu’elles respectent le principe de l’égalité salariale.

It should not be on that working woman to prove it, it should instead be on that large corporation to prove they’re paying people for equal work equally. It’s that simple. (Cela ne devrait pas être à cette femme employée de prouver quoi que ce soit, cela devrait plutôt être à cette grande entreprise de prouver qu’elle rémunère ses employés équitablement à travail égal. C’est aussi simple que cela)

Comment le plan de Kamala Harris fonctionnerait-il concrètement?

Toutes les entreprises américaines comptant plus de 100 employés devraient obtenir un « certificat d’égalité salariale » (Equal Pay Certification) prouvant qu’elles respectent le principe de l’égalité salariale. Si des écarts de salaire entre certains employés existent, l’entreprise devrait prouver qu’ils se justifient par d’autres critères que le genre, comme l’ancienneté. Le certificat serait délivré par la Equal Employment Opportunity Commission, une agence fédérale qui existe déjà. Il devrait être renouvelé tous les ans. Les entreprises auraient l’obligation légale d’indiquer sur leur site web officiel si elles ont obtenu ou non le fameux certificat. De plus, les entreprises ayant échoué à l’obtenir seraient sanctionnées. Elles devraient payer une amende équivalente à 1% de leurs profits engrangés au cours de l’année concernée pour chaque % d’écart salarial non justifié entre leurs employés masculins et féminins.

Kamala Harris estime qu’en plus d’inciter les entreprises à progresser vers l’égalité salariale, son plan permettrait à l’état de récolter 180 milliards de dollars en 10 ans. Elle affirme qu’elle utiliserait cet argent pour financer un autre point de son programme, à savoir la mise en place d’un congé maternité/paternité payé et de congés payés en cas de maladie, des droits qui ne sont toujours pas garantis aux Etats-Unis.

SES ATOUTS ET SES POINTS FAIBLES

La candidature de Kamala Harris ne manque pas d’atouts. À 54 ans, la sénatrice de Californie est encore jeune, sans être trop jeune. Elle a une carrière professionnelle brillante derrière elle. Elle est talentueuse et très charismatique.

À en juger par sa performance lors du premier débat démocrate le mois dernier, elle semble aussi très à l’aise dans cet exercice. À tel point que certains observateurs avancent déjà qu’elle serait la meilleure candidate pour mettre en difficulté Donald Trump si elle devait l’affronter lors d’un débat.

Enfin, il ne fait aucun doute qu’un certain enthousiasme entoure la campagne de Kamala Harris. Ses meetings rassemblent beaucoup de monde, ce qui n’est pas le cas pour tous les candidats. Elle a également d’ores et déjà reçu le soutien officiel du gouverneur de Californie Gavin Newsom, ainsi que de plusieurs députés du Congrès et de nombreux élus locaux.

Parmi les faiblesses de la candidature de Kamala Harris, la plus évidente est peut-être son manque d’expérience, notamment en termes de politique étrangère. Rappelons qu’elle a débarqué au Congrès il y a seulement deux ans et qu’auparavant, elle occupait une fonction d’Attorney General n’ayant que des liens diffus avec la politique.

Certains activistes démocrates reprochent aussi tout simplement à Kamala Harris d’avoir opté pour une carrière de procureur et d’avoir donc travaillé pour le compte d’un système judiciaire américain qu’ils jugent profondément injuste, voire raciste. Ces activistes estiment que les Démocrates devraient choisir une personne s’étant battue contre les dérives du système plutôt qu’une personne ayant fait partie du système. Ils ont même lancé le hashtag #KamalaIsACop (Kamala est un flic) sur les réseaux sociaux.

CONCLUSION

Kamala Harris fait partie des candidats les plus sérieux à la victoire aux primaires démocrates. Si elle l’emportait, pourrait-elle ensuite réussir là où Hillary Clinton a échoué? Pourrait-elle battre Donald Trump et devenir la première femme élue à la présidence des Etats-Unis? Elle n’est en tout cas pas la seule à croire en ses chances.

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