ELIZABETH WARREN, LA PROFESSEURE D’UNIVERSITÉ DEVENUE SÉNATRICE QUI VEUT RECONSTRUIRE LA CLASSE MOYENNE EN ACCÉDANT À LA MAISON BLANCHE

À l’heure où nous écrivons ces lignes, la sénatrice du Massachusetts est, d’après les sondages, l’une des candidates les plus sérieuses à l’investiture démocrate. Faisons les présentations.

SA CARRIÈRE POLITIQUE EN UN COUP D’OEIL

Sénatrice du Massachusetts (depuis 2013)

SON PARCOURS

Elizabeth Ann Herring est née le 22 juin 1949 à Oklahoma City, capitale de l’Oklahoma. Elle a grandi dans une famille de la classe moyenne. Ses trois frères ont tous servi dans l’armée américaine. L’un d’entre eux a combattu au Vietnam.

Elizabeth a 12 ans lorsque son père fait une crise cardiaque. Il s’en sort mais les factures médicales s’accumulent rapidement et mettent sa famille en grande difficulté. La situation est d’autant plus compliquée que le père d’Elizabeth doit d’abord cesser de travailler pour se rétablir, puis accepter une réduction de salaire lorsqu’il reprend le travail. Cette réduction de salaire lui est imposée parce qu’il ne peut plus effectuer toutes les tâches qu’il effectuait auparavant. La mère d’Elizabeth, qui avait jusque-là toujours été mère au foyer, est contrainte de trouver un emploi. C’est cet emploi qui évitera de justesse à la famille de perdre sa maison.

Les parents d’Elizabeth n’ont pas les moyens de lui payer des études universitaires. Mais la jeune fille a de la chance – et du talent. Elle remporte une compétition de débat au lycée et gagne ainsi le droit d’entrer à la George Washington University. Son rêve est alors de devenir enseignante. Elle va néanmoins abandonner ses études en cours de cycle pour se marier avec son petit ami Jim Warren, qu’elle a connu au lycée. Nous sommes en 1968. Elizabeth n’a que 19 ans.

Le couple Warren déménage très vite à Houston, où Jim a obtenu un bon emploi chez IBM. Elizabeth reprend ses études à l’Université de Houston et obtient un bachelier en science en 1970. Le couple déménage ensuite dans le New Jersey, où Jim a été muté. Peu après, Elizabeth donne naissance à son premier enfant – une petite fille prénommée Amelia – et décide d’adopter le rôle de mère au foyer.

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Elizabeth Warren et sa fille Amelia à la maternité

Lorsque sa fille atteint l’âge de deux ans, Elizabeth décide de reprendre une nouvelle fois des études. Elle s’inscrit à la Rutgers Law School, l’école de droit de la Rutgers University de Newark. Elle réussit ses études de droit tout en donnant naissance à un deuxième enfant, Alexander.

En 1978, Elizabeth et Jim divorcent. Deux ans plus tard, Elizabeth se remarie avec l’homme qui partage toujours sa vie aujourd’hui, Bruce Mann, mais choisit de conserver le nom de son premier mari. Bruce Mann est un professeur de droit qu’Elizabeth a rencontré lors d’une conférence. Le couple n’aura pas d’enfants.

Dans les années 70, 80 et 90, Elizabeth Warren enseigne le droit dans plusieurs universités américaines, dont l’Université de Houston, l’Université de Pennsylvanie et Harvard. Elle est aussi l’auteure de plusieurs ouvrages académiques. Sa spécialité est le droit commercial. Dans les années 90, elle commence à s’intéresser particulièrement au droit des consommateurs. C’est aussi à cette époque que bon nombre de ses opinions vont radicalement changer.

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Elizabeth Warren dans son rôle de professeure à l’Université de Philadelphie dans les années 90

C’est un fait peu connu mais Elizabeth Warren était inscrite sur les listes électorales en tant que Républicaine jusqu’en 1996 ! Ce n’est qu’en 1996 qu’elle a changé d’affiliation pour devenir Démocrate. Elle avait alors 47 ans.

Au début de sa carrière, Warren défendait des thèses plutôt conservatrices en termes d’économie. Elle était notamment adepte du libre marché et très critique vis-à-vis de l’intervention trop importante du gouvernement dans l’économie. Elle a souvent dénoncé l’existence d’un trop grand nombre de réglementations gouvernementales empêchant les entrepreneurs de développer leur activité.

Aujourd’hui, Elizabeth Warren est considérée comme la candidate démocrate défendant le programme le plus orienté à gauche avec celui de Bernie Sanders. (Contrairement au sénateur du Vermont, elle a toutefois toujours refusé de se décrire comme une « socialiste »). L’un des anciens collègues d’Elizabeth Warren à l’Université de Pennsylvanie a déclaré que lorsqu’il l’avait récemment entendue s’exprimer sur la scène politique, « je suis presque tombé de ma chaise ».

Qu’est-il arrivé à Elizabeth Warren? D’après son propre témoignage ainsi que ceux de plusieurs anciens collègues, sa vision des choses a changé lorsqu’elle a mené une étude qui l’a amenée à se rendre dans de nombreux tribunaux un peu partout aux Etats-Unis, pour assister à des audiences impliquant des personnes endettées. Elle aurait alors réalisé que la plupart des personnes confrontées au problème de l’endettement étaient membres de la classe moyenne et n’arrivaient tout simplement plus à joindre les deux bouts après un problème de santé, une perte d’emploi, un divorce, etc. En bref, elle aurait constaté qu’il s’agissait de personnes traversant des épreuves semblables à celles traversées par sa famille lorsqu’elle était enfant, et non de personnes abusant du système comme elle avait tendance à le penser jusque-là. Ces observations et le résultat de ses recherches auraient été une véritable révélation pour Warren. Elle a expliqué avoir ensuite pris conscience du fait que le Parti Républicain ne défendait en réalité pas les intérêts de la classe moyenne, mais ceux des grandes institutions financières de plus en plus assoiffées de profits.

Elizabeth Warren n’évoque pas souvent son passé de Républicaine. Lorsqu’on l’interroge à ce sujet, elle a tendance à en minimiser l’importance, déclarant que si elle était inscrite sur les listes électorales en tant que Républicaine, elle n’était en réalité pas très intéressée par la politique durant la première moitié de sa vie. Elle affirme aussi qu’elle n’a voté qu’une seule fois pour le candidat républicain à l’élection présidentielle (Gerald Ford en 1976). Ce qui est évidemment impossible à vérifier.

Elizabeth Warren commence à adopter le rôle d’activiste politique et à se faire connaître du grand public après la crise financière de 2008. En tant qu’universitaire reconnue, elle plaide alors pour l’adoption de lois plus strictes pour encadrer les pratiques du secteur bancaire. Elle est choisie par Harry Reid, le leader de la majorité démocrate au Sénat, pour prendre la tête du Congressional Oversight Panel, un groupe de cinq experts chargé de superviser la mise en place et d’évaluer les effets de la législation adoptée par le Congrès pour sortir de la crise. Le groupe était notamment chargé de publier un rapport mensuel évaluant les résultats des actions entreprises par le gouvernement.

Elizabeth Warren plaide également à cette époque en faveur de la création d’une nouvelle agence gouvernementale qui serait chargée de défendre le droit des consommateurs américains face aux abus du secteur financier. Son appel sera entendu par le Congrès et le président Obama. Le Consumer Financial Protection Bureau (CFPB) voit effectivement le jour en 2011. Le rôle décisif qu’a joué Warren pour convaincre les élus de créer cette agence est unanimement reconnu. Le président Obama avait même l’intention de nommer Warren à la tête de la nouvelle agence, mais, outre Wall Street, les Républicains étaient très hostiles à cette nomination. Il était donc peu probable que la nomination de Warren soit confirmée par le Sénat. C’est pourquoi Barack Obama a finalement nommé quelqu’un d’autre à la tête du CFPB (Richard Cordray).

N’ayant pas été nommée à la tête du CFPB, Elizabeth Warren décide de se lancer véritablement en politique et annonce sa candidature au Sénat. Malgré une polémique entourant ses affirmations selon lesquelles elle aurait des origines amérindiennes*, Warren est élue au poste de sénatrice du Massachusetts en novembre 2012. Elle remporte l’élection face au sénateur républicain sortant Scott Brown (53% des voix).

*(Voir la partie « Ses atouts et ses faiblesses » ci-dessous)

En février 2017, Elizabeth Warren s’est férocement opposée à la nomination de son collègue Jeff Sessions au poste d’Attorney General. Lors du débat au sujet de cette nomination, elle a été sanctionnée pour avoir violé le règlement du Sénat, qui interdit à un sénateur de mettre en cause l’intégrité de l’un de ses collègues. Le leader de la majorité républicaine Mitch McConnell avait déclaré que, malgré plusieurs avertissements, Warren avait persisté, ce qui avait contraint ses collègues à la sanctionner. Le Nevertheless, she persisted de Mitch McConnell colle désormais à la peau de Warren et est devenu un véritable slogan pour les supporters de la sénatrice.

Elizabeth Warren a été facilement réélue en novembre 2018 (60% des voix). Quelques mois plus tard, elle annonçait sa candidature à la présidence des Etats-Unis.

L’ANNONCE DE SA CANDIDATURE

Elizabeth Warren a annoncé sa candidature à la présidence le 9 février 2019 lors d’un meeting organisé dans la ville de Lawrence, dans le Massachusetts, en face d’une usine dans laquelle eut lieu une grève historique en 1912.

Logo de campagne

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Slogan de campagne

We Will Rebuild the Middle Class (Nous reconstruirons la classe moyenne)

Site web officiel

www.elizabethwarren.com

Compte Twitter

@ewarren

SON IDÉE ORIGINALE

(Note aux lecteurs: Dans nos portraits des candidats à l’élection présidentielle de 2016, nous avions résumé le programme électoral de chaque candidat. Cette année, nous avons décidé de ne pas en faire autant. Vu le nombre très élevé de candidats, cela nous prendrait tout simplement beaucoup trop de temps. Nous comptons sur votre compréhension et nous vous rappelons que, si un candidat vous paraît particulièrement intéressant, il n’est pas très compliqué de vous rendre vous-mêmes sur son site web pour en savoir plus sur son programme. D’autre part, si vous désirez comparer les positions des différents candidats démocrates sur un thème bien précis, nous vous recommandons de consulter le guide de Politico en cliquant sur le lien suivant: 2020 candidates views on the issues. De notre côté, nous avons décidé, pour chaque candidat, de nous attarder sur une idée originale qu’il défend et qui le distingue des autres)

Elizabeth Warren est sans doute la candidate qui dispose pour l’instant du programme électoral le plus complet. Il vous suffira de vous rendre sur son site web pour constater qu’il contient de nombreuses propositions. Mais, comme vous le savez, nous avons décidé de nous attarder, pour chaque candidat dont nous rédigeons le portrait, sur une seule de ses idées le distinguant des autres. Telle est la règle.

En ce qui concerne Elizabeth Warren, nous avions plusieurs options, mais nous avons choisi de vous parler de sa proposition de faire adopter une législation dans laquelle les Etats-Unis s’engageraient formellement à ne jamais faire usage de l’arme nucléaire en premier. Warren a d’ailleurs déjà introduit une proposition de loi à ce sujet au Congrès. Le No First Use Act ne compte qu’une seule phrase:

It is the policy of the United States to not use nuclear weapons first. (La politique des Etats-Unis est de ne pas faire usage de l’arme nucléaire en premier)

Les chances qu’un tel texte soit adopté par le Congrès semblent minces. Néanmoins, si Elizabeth Warren était élue à la présidence, elle pourrait prendre l’engagement symbolique de ne pas faire usage de l’arme nucléaire en premier. Avec quelles conséquences sur la scène internationale?

SES ATOUTS ET SES POINTS FAIBLES

Elizabeth Warren semble avoir décidé de mettre davantage en avant ses idées politiques que sa personnalité au cours de sa campagne. À l’heure des réseaux sociaux et de la politique spectacle, cela a, contre toute attente, plutôt l’air de bien fonctionner*. Les meetings de Warren rassemblent de plus en plus de monde (15,000 personnes à Seattle ce week-end!) et la sénatrice fait systématiquement partie du Top 5 des intentions de vote pour les primaires démocrates dans les sondages.

*Elizabeth Warren prend tout de même le temps de faire des selfies avec toutes les personnes qui le souhaitent après ses meetings et publie régulièrement des photos de son labrador Bailey sur son compte Twitter.

La principale faiblesse d’Elizabeth Warren est peut-être le fait qu’elle ait toujours revendiqué avoir des origines amérindiennes et qu’elle se soit identifiée comme Native American sur au moins un document officiel. Elle a toujours affirmé que des membres de sa famille en Oklahoma lui avaient raconté qu’elle avait une arrière-arrière-arrière-grand-mère indienne.

En 2012, alors qu’elle était candidate au Sénat, son adversaire républicain avait accusé Warren d’avoir mis sa soi-disant appartenance à la communauté amérindienne en avant pour obtenir des avantages professionnels. Le fait de s’identifier comme membre d’une minorité ethnique aurait notamment aidé Warren à être recrutée à Harvard. Cela n’a toutefois jamais été prouvé.

La polémique a refait surface lorsque le président Trump s’en est emparée et s’est mis à se moquer régulièrement d’Elizabeth Warren en la surnommant Pocahontas. Lors d’un meeting, le président avait même déclaré qu’il serait prêt à faire un don d’un million de dollars à une œuvre de charité si Warren pouvait prouver au moyen d’un test ADN qu’elle était bien amérindienne.

En octobre 2018, à la stupéfaction générale, Elizabeth Warren dévoilait une vidéo dans laquelle elle annonçait avoir passé un test ADN pour prouver qu’elle n’avait jamais menti et qu’elle avait bien des origines amérindiennes. Le professeur de génétique ayant réalisé le test expliquait dans la vidéo que Warren avait effectivement probablement un ancêtre amérindien dans son arbre généalogique, mais qu’il faudrait remonter entre six et dix générations pour le retrouver. Le résultat a fait mourir de rire de nombreux Républicains. La manœuvre de Warren a beaucoup moins amusé un certain nombre de leaders amérindiens qui estiment qu’avoir un ancêtre amérindien lointain est loin d’être suffisant pour se revendiquer membre de la communauté. Le leader de la nation Cherokee, qui est la tribu à laquelle, selon Warren, son ancêtre aurait appartenu, avait lui-même critiqué Warren, affirmant que « La sénatrice Warren nuit aux intérêts de la tribu avec ses revendications continuelles d’héritage ».

Elizabeth Warren s’est récemment excusée auprès de la communauté amérindienne et a discrètement supprimé la vidéo dans laquelle elle présentait les résultats de son test ADN de son site web de campagne.

CONCLUSION

À la fin de l’année dernière, après l’affaire du test ADN, quasiment plus personne ne donnait la moindre chance à Elizabeth Warren de remporter l’élection présidentielle de 2020. Beaucoup pensaient même qu’elle n’oserait même pas se présenter. Et pourtant… Aujourd’hui, la sénatrice du Massachusetts fait partie des favoris à l’investiture démocrate. Elle n’a peut-être pas fini de nous surprendre.

 

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